Un peu comme un A.T. #1

J’arrive à Scourmont (Chimay) ce dimanche 13 juillet vers 18h30 après un agréable voyage en solitaire, passant en un peu plus d’une heure de ma région du Centre à l’autre bout de la province, dans cette bucolique botte du Hainaut.

Premières impressions en me perdant dans ces lieux inconnus : ici tout est beau et bien entretenu. Je me dis que tout cela est probablement l’oeuvre du travail des moines mais, je m’empresse également de me rappeler que l’on dit souvent que les abbayes bénéficient de généreux héritages de concitoyens fortunés. Dont, probablement, une part d’argent amassé en détruisant la nature et/ou en exploitant des frères humains, peut-être dans le cadre de ces colonies africaines si chères à nos grands-parents. Tout ce que je vois ici sous mes yeux serait-il l’émanation de ces actions néfastes que leurs auteurs ont voulu régulariser en versant une part de leurs gains à ce genre de monastère, pour gagner leur place dans ce que certains appellent le « paradis » ? C’est une question dont je laisserai la réponse définitive en suspens, tout en étant intimement convaincu de celle-ci. En quelque sorte, la porte reste ouverte, mais je suis déjà à l’intérieur.

En me faisant cette réflexion que d’aucuns parmi mes condisciples dans la place jugeront impertinente, je suis satisfait de devoir débourser l’importante somme de 20€ par journée pour gagner ma place dans ce paradis de l’étudiant; cette somme couvrant inévitablement les frais que ma présence engendre et me permettant par conséquent de ne pas devoir mon salut aux généreux donateurs de l’abbaye. Voilà qui calme quelque peu cette polémique.

A 19h, le frère hôtelier sonne la cloche (électronique !) , invitant la douzaine d’hôtes présents à venir manger pain, salade et fromages de l’abbaye tout en appréciant la délicieuse et célèbre bière locale.

Le silence est de mise à table. Une musique dite « classique » accompagne la scène. N’ayant rien d’autres à faire, j’observe discrètement mes six compères installés autour de la table. Je me demande pour chacun qui peut donc bien être cette personne, ce qu’elle fait dans la vie, et pourquoi elle est ici.

N’ayant que peu d’indices à ma disposition, je suis bien contraint de broder un profil pour chacun, de faire fonctionner mon imaginaire. C’est d’ailleurs ce qui m’a occupé pendant les quelques trente minutes du repas. Je craignais de m’embêter au cours de ce repas, ou bien d’avoir un de ces fou rire malvenus mais il n’en a rien été; j’ai vraiment apprécié ce moment à la fois solitaire et collectif.

Petite anecdote et détail important en même temps : j’apprends après le repas, toujours par l’intermédiaire du père hôtelier -la seule personne avec laquelle j’ai dialogué plus de vingt secondes jusqu’ici- que j’étais assis à côté d’un évèque (belge) en place au Cameroun. Le frère Jacques -duquel je m’attends bien sûr à ce qu’il sonne les mâtines, conformément à la célèbre chanson- me dit qu’il a étudié avec cet homme, envoyé depuis lors annoncer la bonne (?) nouvelle à nos frère et soeurs camerounais et ayant grimpé les échelons de la hiérarchie catholique locale.

Comme je refuse de considérer les choses comme des faits indiscutable, Je me suis demandé également demandé ce que je devais penser du fait de maintenir le silence à table. N’est-ce pas faire une croix sur d’intéressants échanges entre les hôtes de l’abbaye, parfois (souvent) venus d’horizons (très) différents ? Probablement mais, d’un autre côté, après m’être rendu compte que j’ai mangé sans le savoir à la même table qu’un haut dignitaire de l’Eglise camerounaise, je me dis que le maintien du silence est peut-être nécessaire pour permettre un égalitarisme entre les hôtes du monastère. Ici, pas de « qui êtes-vous ? » ou les traditionnels « que faites-vous dans la vie ? ». Ici, le jugement et la considération différenciée de l’autre (en fonction de sa fonction dans la société ou son origine sociale) ne semble pas être de mise et c’est quelque chôse que j’apprécie véritablement. Pour reprendre l’exemple de l’évêque camerounais, j’imagine déjà la manière dont d’autres hôtes de la table se seraient probablement adresser à lui s’ils avaient su qui il était , c’est-à-dire avec un respect particulier en l’appelant par exemple « Monseigneur ». Quant à moi, comme je le fais toujours, ne participant jamais aux appellations particulières réservés à certains privilégiés dans la société (si ce n’est par humour, ou par convention dans de rares cas), je l’aurais volontairement appellé « Monsieur » en m’adressant à lui avec le même respect que pour quiconque.

Déjà j’ai une idée pour ce monastère : on me dit que la musique diffusée lors des repas est sans surprise toujours « classique ». Si on me donnait voix au chapitre -ce dont je doute, sans en avoir d’ailleurs la prétention-, j’imposerais d’autres styles musicaux, soit basé sur l’expérimentation et la pureté sonore (certains types de musique électronique) soit basé sur le texte (par exemple du hip-hop francophone. Je pense à Soprano, Baloji, Bams et surtout Abd Al Malik…Tout ces artistes qui parlent du monde telle qu’elle est dans les grands centre urbains, à mille lieux de la sérénité et de la méditation parfois béates qui semblent régner ici en maître).

J’en ai touché un mot au père hôtelier en parlant de « musique moderne » mais cet homme (particulièrement sympathique et chaleureux au demeurant) a cru que je parlais de ce courant de la musique classique qu’on appelle la « musique moderne ». Décidément, ce style musical est bien présomptueux : il se dit « classique » et nomme sa branche datant de la première partie du siècle dernier « musique moderne »…

Quoi qu’il en soit, je rêve toujours d’imposer un autre style musical à table -je pense surtout à l’album « Gibraltar » d’Abd Al Malik d’une part pare qu’il est calme et d’autre part parce qu’il est relativement consensuel- et j’y vois une manière de jauger le conservatisme en vigueur en ces lieux.

Aussi, d’un point de vue symbolique, il serait quand même génial de faire écouter (religieusement) les lyrics d’un musulman par des catholiques convaincus.

Cela dit, je n’ai pas d’exemplaire de l’album en question ici et rien que pour cette basse question matérielle, je devrais peut-être envoyé mon projet aux oubliettes.

Et puis, je ne doute pas qu’une telle entorse à la tradition musicale de cette hotelerie monastique exigera une négociation digne de celles qui ont lieu au 16, rue de la Loi à Bruxelles et je ne suis pas sûr que j’ai ni le temps ni l’envie de cela. Je dois me rappeller que je suis avant tout ici pour étudier.

Autre petite anecdote : après le repas, je m’en vais déposer mon assiette et mes couverts au frère vaissellier qui est le seul moine negro africain que j’ai eu l’occasion de voir jusqu’à présent. Visiblement, même ici, ce sont les noirs qui s’occupent des tâches ingrates. C’est du beau, me dis-je, tout en croyant savoir que les moines s’échangent régulièrement les rôles dans l’abbaye. C’est donc peut-être un hasard du calendrier que ce moine noir s’occupe de la vaisselle en ce moment. Mais je vais vérifier l’information probablement auprès de mon ami le frère hôtelier.

Après cet agréable repas, je me vois désigné une coquette chambre d’où j’écris ces premières impressions.

juillet 14, 2008. Mots-clefs : . Uncategorized.

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